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  • : Un carnet de voyage qui se dessine chaque jour, commencé à 20 ans au Mali(avant le début de ce blog),il se poursuit par l'Inde et son illumination.Un petit saut en Europe puis le Moyen-Orient avant le retour en Asie,en Inde et plus encore.Me dirigeant autour des hommes et du monde,toujours avec l'idée d'apprendre,j'écris ce BloG façonné par les imprévus qui essaye de partager les découvertes qui s'offrent à moi. Avec tout mon amour et j'espère avec le votre, je vais essayer de vivre ma vie...
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Mercredi 7 juillet 2010 3 07 /07 /Juil /2010 06:34

Troisième partie :


« La maison qui rend fou »

 

Le soleil me réveil avec lui. Il n’y a pas d’oiseaux qui chantent pour vous réveiller à Delhi… A Delhi il y a des chiens qui aboient… Ah si, j’oubliais, il y a des vautours et des aigles à Delhi... Les moineaux n’ont pas survécus…

Je cache mon matelas et je sors rapidement de l’hôtel… Je suis encore clandestin…


Je me balade dans la rue délabrée qui se réveille, ou plutôt se transforme… Les camés, les fous et les clodos disparaissent jusqu'à ce que l’obscurité revienne, laissant la place aux marchands de toute sorte, aux nuées de rickshaws et à la foule de badauds. Les vendeurs de fruits tirent leurs carrioles débordantes de mangues et de papayes juteuses. Les grilles des boutiques donnent la cadence en s’ouvrant une à une. D’autres moins chanceux installent leurs camelotes à même le sol… Les « chai-wallas » courent dans tout les sens, emportant avec eux des douzaines de verres de chai bouillants, méprisants toute loi physique dans leurs danses endiablées où pas même une goutte sera perdue. Les porteurs déambulent dissimulés sous des montagnes de colis, de sac et de cartons…


Il est à peine 7h et il doit déjà faire plus de 40 °C. A l’ombre d’une échoppe, je déguste mon chai. Dans mon verre, la poudre de thé virevolte dans un mélange onctueux de lait et d’épices. J’y ajoute un peu de sucre et ma cuillère vient se tremper dans ce velouté indien ravivant de plus belles ses effluves exotiques. Doux nectar quotidien si simple et si bon, à lui seul l’emblème d’une culture toute entière, le chai glisse doucement sur ma langue alors que sa belle couleur dorée me rappelle la peau mille fois plus douce et plus sucrée de ma belle Vivian… La nuit à été courte et la journée sera longue. Je profite des quelques heures qui me restent avant l’ouverture des bureaux pour me détendre un peu et rassembler mes idées et mes forces…


Je pars finalement, motivé et prêt à affronter la bureaucratie Indienne. A ce moment la, je ne sais pas encore ce qui m’attends…


Je pars pour le Ministère de l’Immigration. Le premier chauffeur de rickshaw que je croise connait l’adresse et m’annonce d’emblée un prix correct (encore à peu près deux ou trois fois le prix qu’un indien paierait). C’est partit…


En chemin on discute un peu et il me demande si je vais là bas pour faire étendre mon visa. Le nuage volcanique qui s’abat sur l’Europe depuis près d’une semaine empêche tout les vols dans cette direction. Des dizaines de milliers de personnes sont bloquées à Delhi, beaucoup d’entres elles ont leur visas qui expirent bientôt et doivent demander quelques jours en plus le temps de retrouver un vol. Il y a tellement de demandes d’extension que les ambassades doivent faire pression sur l’administration indienne pour qu’elle en accorde autant en si peu de temps. Je ne serais pas tout seul aujourd’hui…


Je luis décris un peu mon cas, lui expliquant que moi j’ai déjà dépassé mon visa et que je viens donc le faire régulariser avant de demander une extension, le temps de quitter le pays. Il s’affole tout de suite, la situation est très grave, je ne peux pas me présenter comme ca au ministère sinon ils m’arrêteront et me mettront en prison directement avant de lancer les démarches nécessaires à ma régularisation qui prendra au moins une semaine ou deux…Le dépassement de visa est un délit très sérieux en Inde  Il a l’air complètement paniqué.

Je me rappelle à ce moment là que j’ai un reste de marijuana que j’ai oublié dans ma poche. De vieilles scènes de « Midnight Express » me reviennent sans m’enchanter. Je commence doucement à partager la panique de mon chauffeur quand finalement il me dit qu’il connait quelqu’un bien placé au ministère qui pourra m’aider « si je l’aide aussi »… Ca commence.


On s’arrête pour qu’il puisse téléphoner. J’en profite pour faire un pétard histoire de me relaxer un peu et me débarrasser du maximum possible. Il parle longuement et une petite crise de parano me saisit. Et s’il appelait lui aussi la police juste pour toucher un petit bakchich pour mon arrestation ? Et s’il m’emmenait directement à la police au lieu de m’emmener au ministère ? Et si ? Et si ? Et si ??? Je ne suis pas encore un très bon clandestin et je ne sais pas à quoi m’attendre et à quel point je dois être méfiant… Il me passe son « ami » qui d’un anglais parfait m’explique que je suis dans une situation très très embarrassante, qu’il ne faut surtout pas aller au ministère comme ca au risque de me faire arrêter à l’entrée. Lui, peut m’aider par contre. Je lui explique que j’ai juste besoin d’une extension de quelques jours le temps de rejoindre le Népal.


« C’est impossible… ».


Il peut me donner une extension si je veux rentrer en France en avion, ca ne me couterait que 30 000 roupies soit 500 euros… Non négociable. C’est un vrai coup de massue. Déjà je n’ai pas du tout l’intention de revenir en France maintenant, et de toute façon je n’en ai absolument pas les moyens. Ni de payer l’amende, ni de payer le billet pour Paris. Je lui explique ma situation et il me dit qu’en cherchant bien, il peut me faire une autorisation pour le Népal mais ca sera juste un peu plus cher, peut être 40 000 roupies. J’en ai 15 000 en tout et pour tout dans mon porte monnaie. Il ne peut donc rien faire pour moi et je ne pourrais donc pas éviter la case prison qui ne me coutera normalement pas beaucoup plus que ces 15 000 roupies… Ma crise de parano commence à s’entremêler d'une crise d’angoisse. Je me vois dans la cellule bondée à me battre pour mon assiette de bouillie. Je vois la tête de ma mère qui apprend que je suis en prison en Inde et qui fond en larmes de douleur et de déception. Je vois mon retour forcé en France…


Non ! Pas ENCORE !!!


Je suis maintenant vraiment tendu. Je surveille le chauffeur pour voir si il n’appelle pas la police, je regarde derrière nous pour voir si on nous suit. Je donne mon herbe au chauffeur pour m’en débarrasser et je sais que comme ca il ne pourra pas appeler la police ou je le balance aussi en disant que c’est un dealer. On a continué à rouler et on est maintenant devant les portes du ministère. Je luis dis de faire demi tour et de me déposer à la première cabine téléphonique…


Dans un dernier espoir j’appelle l’ambassade. Si quelqu’un peut m’aider ca doit être eux. Je patiente anxieusement et je tombe sur un conseiller à qui j’explique à nouveau ma situation… Il panique complètement lui aussi et me dit de venir de toute urgence à l’ambassade… Ca y est je suis absolument, complètement, et entièrement paniqué. Mon denier espoir d’être rassuré s’envole et je n’ai maintenant plus rien pour me raccrocher… Je reprends mon herbe et pars en courant en regardant si le chauffeur ne me suit pas. Je n’ai confiance en personne et encore moins en lui qui connait ma situation et qui peut me donner à la police à chaque seconde. Au croisement d’une rue, quand je suis sur qu’il n’est plus derrière moi je saute dans un autre rickshaw et je lui demande de m’emmener à l’ambassade. Je fume un autre pétard en route, j’ai le temps, l’ambassade est de l’autre coté de Delhi.


J’arrive et bien que toujours affolé, je me dis qu’au moins j’ai réussi à rejoindre l’ambassade et qu’ils pourront bien faire quelque chose pour m’aider. Après 5 minutes, un homme d’une cinquantaine d’année habillé impeccablement sort du bâtiment et vient à ma rencontre. «  C’est vous Tom Provost ? ». Ces quelques mots en Français parfait me font un bien fou. Je me sens presque chez moi dans ce Delhi infernal. C’est la personne que j’avais eu au téléphone quand j’avais appelé l’ambassade la première fois pendant la Kumba Mêla quand j’ai découvert que j’avais dépassé mon visa il y a déjà plus d’une semaine. Je lui raconte toutes mes aventures depuis ce coup de fil et je lui explique ce qui se passe maintenant. Il m’amène un verre d’eau et m’offre une cigarette, il me rassure et me dit que le chauffeur est un escroc, que tout ce qu’il ma raconté est faux et que c’était simplement dans l’espoir de me faire passer par son ami afin que je paye le prix fort et que lui touche une grasse commission sur mon malheur. Quel enfoiré ! A ce moment là je regrette que le chauffeur ne soit plus là parce que j’aurais deux mots à lui dire, après quoi la police serait surement en droit de m’arrêter pour de bonnes raisons. Il me redonne l’adresse du ministère devant lequel j’étais il y a une heure en me disant que c’est bien là qu’il  faut que j’aille pour déclencher la procédure de régularisation. Je rigole… Il vaut mieux rigoler. Toute la pression retombe et les quelques pétards résonnent dans ma tête et dans mon corps me portant alors sur un petit nuage…. Je souffle un coup.

 


Je reprends mes esprits dans le rickshaw qui me ramène au ministère et j’arrive cette fois-ci remonté à bloc et définitivement prêt à affronter l’Inde dans toute sa splendeur, dans tout ce qu’elle a de plus fou, de plus inimaginable, inconcevable et incroyable. La face cachée de l’Inde, le coté noir, LA BUREAUCRATIE…


Je cache discrètement mon herbe dans un tas d’ordure devant le ministère juste au cas où. Quand j’entre dans le « premier bureau » il doit déjà être près de 11 heures. La première fois j’étais à l’heure un peu avant l’ouverture mais avec cet aller- retour imprévu à l’ambassade j’ai pris beaucoup de retard. Et la foule ne m’a pas attendue, le bureau est bondé. Les gamins qui pleurent, les gros transpirants qui ronflent, les vieux qui toussent et crachent partout, les mères qui sortent la tambouille pour la famille. En discutant un peu je comprends qu’ici c’est juste le bureau qui nous donne un pass pour pouvoir rentrer dans le bâtiment… J’attends comme tout le monde et j’arrive finalement au guichet. La première question me tue déjà : « Vous avez un reçu de la Guesthouse dans laquelle vous dormez ? » Quel reçu ? Je suis clandestin, je n’ai pas le droit de dormir dans une guesthouse !!! « Désolé, sans ce reçu on ne peut rien faire, il faut revenir demain avec le reçu ». Je rigole déjà/encore. La personne me fait signe de me décaler pour laisser la place aux autres. Je ne bouge pas. Je lui explique la situation et d’un air très consciencieux comme si je n’avais pas bien compris la première fois il me répète exactement « Désole sans ce reçu on ne peut rien faire, il faut revenir demain avec le reçu ». Je rigole encore et ne bouge toujours pas… Après plusieurs longues minutes où j’ai conscience de bloquer toute la file qui attend derrière moi, je pense qu’il réalise que de toute façon il va devoir traiter toute ces personnes et que le plus de temps il perd avec moi, le plus tard il ira déjeuner. Il me dit que c’est bon et que je n’ai pas besoin du reçu. Il me donne un petit papier vert avec un numéro inscrit dessus, c’est le pass. Je me fais un plaisir de lui obéir cette fois ci et de laisser la place aux autres. Je passe le barrage de sécurité avec fouille, passage au détecteur de métal et vérification du petit papier vert. En arrivant au bureau auquel mon problème est rattaché je me rends compte que la journée va être longue. Le premier bureau n’était rien, juste l’antichambre de la maison des fous. Le premier test pour voir si tu mérites ou pas de tenter ta chance plus loin. Là c’est un hall entier remplit des mêmes vieux, des mêmes gamins, des mêmes gros, des mêmes tambouilles et des mêmes crachats. Une gare entière qui n’a pas de train à prendre… Des boutiques sont installées, on peut y acheter à manger, des couvertures, toutes les provisions nécessaires pour tenir un siège. Je ne sais pas combien de temps je vais passer là et à en voir la tête de certain de mes compagnons de galère, j’ai peur que cela puisse durer longtemps, très longtemps…


Il faut d’abord aller à l’accueil, enfin plutôt, il faut d’abord faire la queue pour atteindre l’accueil où on revérifiera que j’ai bien mon petit papier vert (concrètement un post-it). La je vais devoir remplir en triple exemplaire un formulaire me demandant plein d’information aussi diverses que variées, depuis la raison de ma venue au ministère et ce dont j’ai besoin aujourd’hui, jusqu’à la profession de mon père et la ville que j’ai préféré en Inde. Ici, la raison n’a plus de sens, il ne faut surtout pas chercher à comprendre au risque de devenir fou. Je remplis donc les papiers trois fois, je refais la queue pour l’accueil où on me dit qu’il faut aussi trois photocopies du passeport et deux photocopies du visa en règle. J’apprendrais par la suite que l’administration Indienne est très friande de photocopies, et que les valises que les gens portent avec eux sont en fait uniquement remplies de photocopies de papiers en tous genres. Tout les papiers possibles et inimaginables, depuis le passeport jusqu’au ticket de parking. Je retourne donc en bas pour faire la queue pour faire des photocopies. Puis je refais la queue pour l’accueil où on me donne un  numéro sur un autre post-it et on me dit d’attendre qu’on m’appelle.


J’attends…


Je ne suis pas le seul. Le flot est continu. La porte d’entrée n’a jamais le temps de se fermer. Les gens arrivent sans cesse et suivent tous le même parcours : Queue pour l’accueil, « triples exemplaires », queue pour l’accueil, queue pour la photocopie, queue pour l’accueil, nouveau post-it, attente….


Tout le monde regarde avec impatience les grands panneaux d’affichage qui sont maintenant éteint mais qui « devraient » « bientôt » s’allumer pour annoncer les numéros.

Quelques minutes ou quelques heures… Il n’ya pas d’horloges dans les bureaux Indiens. Ni de fenêtres d’ailleurs. Comme dans les casinos, on cherche à vous faire perdre la notion du temps. Rapidement on ne sait plus l’heure qu’il est, s’il fait jour ou nuit, on ne sait même plus quel jour on est exactement et la raison s’enfuit peu à peu au rythme des photocopies.


Puis comme dans un film, arrive un vieil indien minuscule avec une face musquée toute rabougrie et écrasée par le poids des énormes lunettes qui la recouvrent du milieu du front jusqu'à la lèvre supérieure. Il se fraye un chemin dans la foule avec une habilité surprenante, on sent qu’il a de l’expérience. Il porte avec lui une pile de papier qui doit bien faire la moitié de son poids, en regardant bien, je reconnais nos fameux «  triples exemplaires ». Ca doit être lui ! Tout le monde s’excite ! On referme les livres et les popotes. Les gros ronflants se réveillent. Un dernier crachat pour les malades, les chiqueurs de tabac et les mangeurs de « Pan », un met très apprécié des indiens composé d’une feuille d’arbre, « le pan », remplie de noix, d’épices et de poudres diverses. On y ajoute même un peu de chaux quelques fois. On le mâche et le mélange acide ou sucré provoque un véritable raz de marée de salive dans la bouche, on l’avale au départ puis on commence à cracher quand le flot devient trop important. Et on peut cracher longtemps comme ca…


 Le petit vieux s’installe au bureau, caché derrière sa montagne de papier qu’il a l’air d’organiser de manière très méthodique, formant plusieurs piles, comme autant de remparts pour le protéger de la folie qui s’apprête à s’abattre sur lui. Tout le monde se lève et se presse contre le bureau. Ou plutôt s’écrase contre le bureau. Les yeux rivés sur le panneau d’affichage qui va bientôt commencer à appeler nos numéros un par un. On sent la tension dans l’air, presque plus écrasante que les 50°C qu’il fait à présent dans la salle, maintenant ca ne rigole plus. Sur la ligne de départ, dans les starting-blocks, on attend le coup de feu.

Et la, à la surprise générale, au lieu de voir un numéro s’afficher. On entend une petite voix aussi faible que grésillante marmonner un mot, ou plutôt un son. On se regarde les uns les autres, on se retourne, les sourcils froncés d’incompréhension, quand finalement le même son revient. C’est le vieux… Caché derrière ses milliers de feuilles on ne le voyait pas parler. Je suis presque devant le bureau et je me hisse un peu sur mon voisin pour voir ce que le vieux est en train de faire. Dans ses mains, un des fameux « triples exemplaires ». Je réalise avec stupeur qu’il doit être en train de lire le nom de celui qu’il appelle. Et là, le même son à nouveau. Ses lèvres bougent  à peine et le son qu’il émet ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà entendu auparavant. Je me hisse encore un peu plus pour mieux voir et là je découvre qu’il n’a pas de dent… Un vent de panique bouleverse les quelques centaines de personnes qui sont maintenant agglutinés autour du vieux sans dent et sans voix. Et pour la première fois de mes voyages en Inde, le Silence… En Inde, le silence ca fait peur. En Inde ce qu’on appelle le calme avant la tempête, ca serait déjà considéré comme une tornade pour nous autres occidentaux. Alors le silence ! Je me prépare pour l’Apocalypse…


Après trois ou quatre tentatives, il prend le « triples exemplaires » qu’il était en train d’essayer d’appeler et le pose retourné derrière lui. Puis le vieux, dans un sérénité consternante, prends une des piles sur son bureau et pioche tout à fait au hasard au plein milieu de la pile un autre des centaines de « triples exemplaires ». Ca y est c’est l’apocalypse, tout le monde réalise que si on rate son tour il va falloir attendre qu’il finisse d’abord toutes les autres montagnes de papiers avant de revenir à la pile de derrière, la pile de ceux qui ont raté leur tour… J’ai de la chance, après la Kumba Mêla, je suis entrainé, je résiste aux coups de coudes, au croche-pattes et je réussis à assurer ma place pas trop loin du bureau. Je crois même qu’on m’a tiré les cheveux. La mêlée se referme et se compacte jusqu’à ce qu’on ne soit plus qu’un. Chacun est prêt à tout donner pour être assez prêt du bureau pour avoir une chance de reconnaitre son nom dans le vague marmonnement du vieux. Les cinq premiers « triples exemplaires » passent dans la pile de derrière. Il est impossible de comprendre quoi que ce soit. Avec un de mes co-équipiers assez costaud, on décide de faire un percée jusqu’au bureau afin d’essayer de voir ce qu’on peut faire. Mes quelques années de rugby reviennent vite. On atteint finalement le bureau et on essaye de parler au vieux en lui expliquant qu’il faudrait mieux appeler avec les numéros sur le panneau d’affichage. Il ne comprend rien. Je demande à un indien qui est accroché au bureau de lui traduire, ce qu’il fait avant de se retourner pour nous faire signe que le vieux est sourd ! On hésite entre éclater de rire et pleurer… Il vaut mieux rire.

Nouvelles stratégie : on décide de récupérer discrètement les exemplaires de la pile de derrière et de réappeler les gens directement nous-mêmes. Ca ne devrait pas poser de problèmes car à la taille des lunettes du vieux et à sa manière de froncer encore plus son visage déjà musqué à chaque nouveau nom, on imagine qu’il est autant aveugle, que sourd, que sans dents… On passe donc derrière le bureau et on pique la pile de papier de ceux qui ont raté leur tours, c’est  dire tous les papiers appelés jusqu'à présent…


Et on commence à appeler le premier nom. Une personne émerge finalement du pack après quelques temps et se présente au bureau, pour le plus grand plaisir du vieux qui à l’air très satisfait. Il ne s’est rendu compte de rien ! Aussi discrètement qu’on les a prit, on repose les exemplaires de la personne en question sur le bureau à coté du vieux comme si de rien n’était. Ca marche !


Après une brève explication plutôt rocambolesque de son cas, car le vieux ne comprend absolument rien, la personne demande ce dont il a  besoin, c'est-à-dire, extension de visa ou modification du type de visa. Concrètement c’est ce qu’il y a écrit déjà trois fois sur chacun des exemplaires qu’il a fallut remplir quelques heures plutôt à l’accueil. Sans un seul autre mot le vieux lui dit de revenir à 17h30. Et cela va être pareil pour toutes les personnes de la salle. Explication rocambolesque, incompréhension du vieux, « Revenez à 17h30 »… Et c’est tout. Ni plus, ni moins. Le rôle du vieux est simplement de dire à chaque personne de revenir à 17h30 !!! Cela va durer comme ca jusqu'à ce qu’on épuise tous les « triples exemplaires » de toutes les piles. Qui sont en fait, on s’en rendra compte par la suite, absolument pas organisées, et puis de toute façon le vieux continue de piocher au hasard... C’était juste une feinte le coup des piles consciencieusement disposées sur le bureau.


 Quelques longues heures... Certaines personnes ne tiendront pas jusque là et craquent déjà avant même d’atteindre le bureau du vieux. La chaleur est étouffante, il n’ya pas un seul brin d’air dans la salle à part le ventilateur tourné vers le vieux. Les couches des bébés sont de plus en plus pleines, « quand ils ont des couches », et la digestion de ceux qui mangeaient il ya quelques heures leur casse-croûte est à présent rythmée par les éruptions en tous genres… D’autre craquent au moment fatidique du « Revenez à 17h30 ». Beaucoup de pleurs. Certains finissent par insulter le vieux et je comprends alors peu à peu pourquoi est-ce qu’ils ont mis ce vieux à ce poste. N’entendant rien et ne voyant rien, il reste tout à fait imperturbable, insensible aux insultes et aux cris, voir même aux menaces. Il ne se rendra pas compte qu’on a du réappeler tout les noms un par un après lui et continuera de marmonner presque le même son durant tout l’après midi. Une maman sympathique avec qui j’ai fait connaissance explose ! Son bébé d’un an est malade, et elle attend désespérément un vol pour pouvoir rentrer chez elle et son visa expire demain. Elle ne résiste pas au coup du « 17h30 ». Elle hurle en pleurant, elle insulte le vieux de tout les noms, en anglais et dans sa langue maternelle. Elle insulte tous les indiens, les accusant d’avoir rendu son bébé malade à force «  de chier partout dans la rue ». Elle n’en peut plus et s’écroule sur le bureau du vieux en sanglot. Il ne bouge pas d’un poil. Il répète : « Revenez à 17h30 »… Là je la retiens de le frapper et la prends dans mes bras pour la réconforter un peu. Je lui dis que je vais rester avec elle et que je vais l’aider avec le bébé jusqu'à ce qu’on revienne à 17h30. Elle se calme peu à peu.  Seul les plus forts survivront…

Puis vient mon tour, et là : stupéfaction ! Le vieux me dit de revenir « entre 17h et 18h ». Je perds moi aussi un peu les pédales et je ne sais plus où j’en suis. « 17h, où 18h ? » Et pourquoi pas 17h30 comme tout le monde ? Il faut me dire une heure précise ! « Entre 17h et 18h ». Je n’obtiendrais rien de plus.


On sort et on va manger quelque chose avec la maman et sa magnifique petite fille qui se remettent peu à peu de leurs émotions. Elle m’expliquera que ca fait déjà trois jours qu’elle est à la quête de son visa, qu’elle est déjà venu ici il y a deux jours avant qu’ils l’envoient le lendemain vers un autre bureau en lui disant que son cas serait traité là bas. Elle s’est donc présentée à l’autre bureau hier pour s’entendre dire que le premier bureau s’est trompé et que c’est bien le premier bureau qui s’occupe de son cas… Elle est à bout de nerfs et sa petite est de plus en plus malade, elle n’a personne pour la garder et elle n’a pas confiance dans les indiens pour leur confier ne serait-ce qu’une minute, alors une journée, c’est hors de question. Elle l’emmène donc tout le temps avec elle depuis ses trois jours de folie. La petite ne dort pas de la nuit à cause de ses diarrhées. La pauvre maman est à bout de nerf. Je lui dis de dormir un peu pendant que je m’occupe de la petite.


En bon occidental bien dressé je reviens à 16h50, espérant secrètement arriver à passer devant la vague qui va s’abattre de nouveau sur le bureau à 17h30…AHAHAHAHA ! J’ai presque oublié où je suis. Ici c’est l’Inde mon petit ! Et pas la partie la plus drôle, ici c’est le ministère. Le temple de la bureaucratie. Pas celle dont on se plaint en France, non, « LA Bureaucratie ». La vraie, la grande, la terrible et sans pitié. Celle qui mange les hommes à coup de triples et quadruples exemplaires, de tampons et de formulaire aux lettres et nombres diverses. Celle qui vous tue à petit feu dans la pénombre des bureaux étouffants. Celle qui n’a ni queue ni tête et encore moins de sens. La Machine infernale des fonctionnaires corrompus qui perdent votre papier si on ne « l’aide » pas à le retrouver. La Mante religieuse qui peut vous arrachez la tête à chaque seconde pour une photocopie qui manque en vous renvoyant à la case départ…


Il était en fait évident que le coup du « entre 17h et 18h » du petit vieux n’était encore qu’une autre feinte destinée à semer un peu plus le chaos. Ou peut être qu’il s’était finalement rendu compte qu’on piquait tout les papiers une fois qu’il les avait appelés et que c’était là sa petite vengeance personnelle. Quoi qu’il en soit, j’attendrais comme tout le monde jusqu'à… 18h45. Finalement on voit arriver, un autre vieux, qui à l’air en bien meilleure forme, sans lunettes et avec des dents, et qui va s’asseoir au même bureau. Cette fois-ci, tout le monde avait préparé le coup et on est bien collés au bureau, relativement bien en « lignes », l’oreille tendue, prête à saisir notre nom au moment où il arrivera. Décidément nous sommes vraiment crédules et naïfs. On a oublié encore une fois où on était. Ici pas de logique. Ce qui était ne sera plus. Ce qui semble n’est qu’illusion. Ce qui est n’existe pas…


Un numéro s’affiche sur le panneau d’affichage. Consternation générale ! Tout le monde fouille dans ses poches, ses sac et ses valises. Peu seront ceux qui retrouveront leurs numéros… Une personne se présente finalement au bureau pour  se faire refuser. Tout le monde attend de savoir pourquoi. En fait, le numéro affiché n’est pas celui qu’on nous à donner à l’accueil ce matin avec les « triples exemplaires », mais le numéro qu’on nous a donné au tout premier bureau avant de passer le contrôle de sécurité à l’entrée du ministère où on m’avait demandé le reçu de la guesthouse, celui qui est marqué sur le post-it vert. C’est la panique, les gens vident tout ce qu’ils ont à la recherche du fameux post-it. J’ai de la chance, je l’ai gardé et je le retrouve facilement. La mère que je n’ai pas quitté depuis tout à l’heure l’a perdu et commence à se sentir mal. Je la rassure en lui disant que je la ferais passer avec moi....


A 20h et quelques, mon numéro s’affiche, je pousse les quelques dizaines de personnes qui sont encore la pour nous frayer un chemin. J’arrive et le vieux au bureau me donne une enveloppe cachetée de tout les cotés. « Présentez-vous demain à « environ » 8h00 à l’adresse marquée sur l’enveloppe. Et surtout, n’ouvrez l’enveloppe sous aucun prétexte, au quel cas vous seriez obligé de relancer toute la procédure, voire même d’être bannis de nos services. ». Je prends l’enveloppe en tremblant. Je m’apprête à lui demander plus de précisions mais il a déjà appelé un autre numéro. Je dis à demain à la maman qui attend maintenant son enveloppe assise sur le bureau du vieux et je la serre dans mes bras.


Je sors du ministère, il fait nuit, peut être encore 40°C, je vais récupérer mon sachet d’herbe dans le tas d’ordure, je vais en avoir besoin ce soir pour redescendre sur terre. Je reste agrippé à l’enveloppe durant tout le trajet en Rickshaw, je n’ai aucune idée de ce qu’il peut y avoir dedans mais je sais que de cela dépend mon salut et ma sortie possible de Mama India. Arrivé à la Guesthouse dont je squatte le toit, je suis toujours clandestin mais en voie de régularisation, je lui montre la lettre pour le prouver. Il commence presque à l’ouvrir, je me jette sur lui en hurlant et je la remets dans ma poche. Il ne peut toujours pas m’inscrire sur le registre et me donner une chambre mais au moins je négocie pour ne pas payer le prix fort pour mon matelas sur le toit. Je retrouve mes amis qui restent dans une des chambres en dessous. Je leur raconte la journée de folie que je viens de vivre, on rigole, on finit le sachet, on en ouvre un autre. Je retrouve « Lucie dans le ciel avec ses diamants » et mon ami K… La soirée sera longue, bonne, détendue, puissante et hallucinante. Je fini par m’écrouler dans leur lit où on dormira tout les trois ce soir…


J’ai passé la première étape…


Le lendemain matin, c’est repartit...


J’arrive à 7h30 à la fameuse adresse inscrite sur l'enveloppe pour être bien en avance. Bien orgueilleux que je suis… Les premiers sont arrivés à 5h00. Il y a déjà beaucoup de monde, quelques centaines de personnes qui font la queue et le bureau n’a même pas encore ouvert ses portes. A l’entrée, rebelote, on vérifie mon passeport dont on inscrit le numéro sur un registre et là, incroyable mais vrai, l’homme assis derrière le bureau déchire à la main un petit bout de papier de 2cm sur 2cm  sur une feuille A4 et y inscrit un numéro ! Ca sera mon numéro aujourd’hui. Devant lui, une pile de formulaires, j’en prends trois sans savoir à quoi ils servent, juste au cas où. Il me dit alors que je n’en ai pas besoin, qu’il faut juste que j’aille faire la queue. OK ! Je fais la queue. Mon inquiétude grandit peu à peu quand je me rends compte que presque tout le monde est en train de remplir ces fameux formulaires. Je retourne au bureau pour lui demander si il est bien sur et il me dit que oui, il est sur, je n’en ai pas besoin. Je ne le crois pas et j’en prends trois que je remplis en attendant que le second bureau ouvre. Mon coté encore logique, naïf et optimiste me fait penser que ca ne sert à rien de faire la queue bien en ligne vu que de toute façon on a des numéros par lesquels on va nous appeler. Je suis le 225 et le bureau n’est pas encore ouvert. J’ai le temps. Je décide d’aller prendre mon petit déjeuner car je sais qu’une fois le bureau ouvert, il sera très dangereux de sortir au risque de se faire piquer sa place. Je me rappelle alors de la folie d’hier et je décide quand même de dire à mon voisin de devant et de derrière de garder ma place le temps que j’aille aux toilettes. Je reviens une  bonne heure après, le bureau est ouvert et la queue à vaguement avancée d’un mètre. Elle s’est par contre allongée d’au moins une centaine de nouvelles personnes. Je retourne prendre ma place sous les gros yeux de tous ceux que je double… Puis j’attends…

 

Quelques heures.


Après mes quelques mois en Inde je suis entrainé à cette discipline nationale qu’est l’attente. Ici, on pratique tout les jours. Dans les transports, les restaurants, dans à peu près toutes les choses de la vie quotidienne à vrai dire. Et plus on se rapproche de quelque chose de plus ou moins bureaucratique, plus l’attente devient un vrai travail sur soi même. On apprend à accepter, qu’on est impuissant face à certaine chose, que malgré toute la bonne volonté imaginable, on ne peut rien. On apprend à s’oublier soi-même. La dimension spirituelle qui habite l’Inde a surement été développée durant les milliards d’heures d’attente que les hommes d’ici ont vécus au cours des temps qui ont forgés ce pays et cette culture. Il vaut mieux savoir méditer. Il vaut mieux croire qu’un dieu, ou même plusieurs, viendront à notre secours si on se tient bien. On apprend à garder son équanimité coute que coute... En Inde, le temps n’est rien. 200 km en voiture, peuvent durer 3h ou 15h, on ne sait jamais à l’avance. Un train peut s’arrêter pendant 12h sans que personne ne s’inquiète. Et quand on essaye de se renseigner pour savoir pourquoi le train est arrêté et ce qui se passe maintenant, l’unique réponse sera : « le train est arrêté ». C’est finalement la seule qui a du sens. La seule chose qu’on a besoin de savoir. CE QUI EST EXISTE… C’est tout. Ni plus, ni moins.


Dans la queue, je découvrirais que le but du numéro donné à l’entrée est simplement de savoir si les gens ont triché ou pas, autrement dit, s’ils sont passé devant les autres, au quel cas ils seront renvoyés au tout début de la queue avec un nouveau numéro ! En effet, nombreux sont ceux qui essayent de trouver des parades pour éviter l’immense file humaine qui s’emberlificote autour d’elle même par manque d’espace. Dans le chaos qui règne et sous prétexte d’aller demander un renseignement, certains tente une percée pour rejoindre le peloton de tête. Si on croise un visage familier au devant de nous, il est tentant de devenir soudain de très bons amis pour justifier que l’on attende ensemble, doublant par la même toutes les personnes qui nous séparent. Les techniques sont multiples et même les idées les plus loufoques finissent par émerger dans les esprits malmenés des concurrents à la course au bureau sacré. Certains font semblant de tomber malade, on m’a même parlé d’une dame qui était venu avec un coussin sous le t-shirt, prétendant être enceinte… Mais les officiers sont là depuis plus longtemps que nous. Ils ont de l’expérience car eux-mêmes passent la plus grande partie de leur temps à attendre, ils connaissent donc toutes les fourberies possibles et imaginables. Et puis l’attente interminable debout dans la chaleur étouffante doit finalement faire partie du prix à payer pour ceux qui veulent que l’administration fasse quelque chose pour eux. Alors, arrivé au bureau, on vérifie votre numéro pour être sur que vous avez bien attendu assez longtemps, ou au moins autant que les autres. C’est plutôt juste finalement, et il faut avouer que le sentiment qui vous emplit quand un resquilleur qui s’est fait attrapé passe devant vous pour retourner au départ de la queue est machiavéliquement agréable et jubilatoire. J’ai moi-même eu le temps de penser à deux trois plans pour passer devant. Je dois même avouer que j’ai fait une tentative, ratée évidemment, mais où j‘ai pu éviter d’avoir à revenir au début, reprenant juste ma place initiale comme si de rien était. Et puis finalement, doucement, tout doucement, on avance. Petit à petit j’aperçois le bureau à l’horizon, puis de plus en plus près, puis à quelques mètres, Et vient le moment fatidique, plus que cinq personnes, quatre, trois, deux, un…


Ca y est !


Je suis en face du bureau. Mon petit bout de papier avec le numéro inscrit dessus dans une main et l’enveloppe mystérieuse remise hier dans l’autre. Je ne l’ai pas lâchée depuis que je suis arrivé ce matin par peur de la perdre et elle commence à être sérieusement froissée bien que toujours intacte, aucun des scellés n’a été ouvert. Mes yeux brillent, j’ai réussi ! Ca fait exactement 5h depuis que je suis arrivé ce matin. J’ai tenu le coup. Je vais enfin pouvoir commencer à faire la queue pour le deuxième bureau dès que j’aurais passé celui-ci.


Mais encore une fois la terrifiante réalité de L’inde et de ses bureaux fous me rattrape. Je jure que c’est vrai. Quand je tends mon numéro à l’officier derrière le bureau, il fait mine de le prendre, puis finalement, il regarde sa montre. Il est 12h28, et à ce moment là tout s’effondre. « Désolé, pause-déjeuner »… Là c’est un coup dur. Je reprends mon souffle et essaye de retrouver un rythme cardiaque à peu près normal. Je n’arrive pas à y croire, j’essaye de négocier, il reste encore deux minutes. Mon orgueil  de beau-parleur se brise sur la roche inébranlable qu’est un fonctionnaire indien qui a décidé de faire une pause. Il me regarde en rigolant et s’en va. Me laissant là. Seul devant son bureau, effondré comme un homme devant son destin qui s’envole. Avant j’aurais été en colère, ou au moins énervé, et c’est le piège dans lequel la plupart des gens tombent. Ils gâchent toute leur énergie dans la colère et l’impatience, au lieu d’accepter ce qui est tout simplement. C’est comme ca que la Bureaucratie les fait tomber un par un, tôt ou tard. Je ne tomberais pas. Le problème est la solution. J’ai au moins deux heures devant moi et le bureau vide d’un mètre sur deux qui m’obsède tant se trouve aussi être le plus grand espace vide à ma disposition depuis ce matin. Je viens de passer 5h debout à piétiner, compressé dans l’humidité surchauffée de la masse de gens qui massèrent dans ce bâtiment, je suis fatigué. Je décide de faire une sieste. Je m’allonge sur le bureau, me met à mon aise et prend un pile de papier qui traine dans le coin en guise d’oreiller. Je ne dors pas mais me détend.


Je médite un peu et je pense alors à tout ces gens qui se plaignent des fonctionnaires français. Enfin plutôt qui se plaignent de tout et entre autre chose des fonctionnaires. Qu’est ce que j’aimerais les voir ici ! Rien qu’une heure. Et là je perçois soudain quelque chose de primordial pour comprendre la bureaucratie indienne et même plus largement l’Inde toute entière. Toutes ces épreuves mises sur la route ça et là, n’existent que pour vous apprendre qu’a force de ruminer tant de mauvais sentiments (comme on le fait trop souvent chez nous), contre quelqu’un ou quelque chose, pour telle ou telle raison, parce que ce qu’on voulait n’est pas arrivé ou parce que ce que l’on ne voulait pas vient de se produire, le seul résultat est qu’on en arrive à se détruire soi-même. On se nourrit de toute cette colère, voir même de cette haine qui nous consume peu à peu. Et sans même s’en rendre compte on plonge peu à peu dans une vie misérable, remplie de malheurs et de rancœurs. Ce que ces épreuves vous enseignent, c’est à rester calme et détaché, à rester serein dans l’adversité. Quand on ne peut rien faire, alors il faut accepter. Quand une amélioration ou au moins un changement est possible alors il faut se battre. Pas avec la colère mais avec la compassion. C’est elle l’arme fatale. Celle qui fait mouche à tous les coups. Alors on n’est plus contre la guerre mais pour la Paix, alors on ne se bat pas contre un système mais on vit pour une alternative. Et ca change tout. Premièrement, être contre quelqu’un, quelque chose ou quelque concept  imaginable ne sert pas à grand-chose, en effet on ne sort rien de positif d’un tel sentiment alors qu’au contraire, être pour quelque chose de différent ouvre la porte à une infinité d’alternatives comme autant d’espoirs qui serviront à bâtir un demain meilleur qu’aujourd’hui. Et même au niveau personnel : l’aversion qui nourrit bien trop de personnes aujourd’hui dans ce monde ne fait rien que nous ancrer toujours un peu plus dans notre état d’être humain misérable vivant une vie tout autant misérable. Alors que l’amour et la compassion, nous amènent petit à petit vers un état de conscience plus élevé, développant notre perception des sentiments, des sensations et notre communion avec tout les êtres vivants qui peuplent cette planète et avec lesquels nous ne sommes qu’UN. L’inde nous apprends cela à chaque seconde, c’est une de ses caractéristiques intrinsèques et cela ressort même dans ses recoins les plus sombres comme celui dans lequel je me trouve aujourd’hui…


Je suis alors pleinement heureux et plein de compassion à son égard, quand l’officier revient à 15h et commence à crier en me voyant allonger sur son bureau. Je ne dis rien et lui sourit alors que je me relève en lui tendant mon enveloppe et mon numéro. Et ca marche ! Il se calme et s’assoit, puis me demande les formulaires que j’avait finalement pris et remplit malgré les conseils de l’officier à l’entrée. Je commence à devenir bon à ce petit jeu la. Mais je suis encore loin d’être un champion et je fais maintenant face à un maitre à la vue de la taille et de la précision avec laquelle sa moustache est sculptée, preuve de nombreuses années passées ici à l’affiner peu à peu  au rythme des heures d’inactivité intense dont un tel maitre est capable. Il tente un nouvel assaut. « Photocopies du passeport ? » « J’ai !». Il revient à la charge, « Du Visa ? » « J’ai !». Il ne lâche rien, « Photos d’identités ? » « J’ai aussi ! ». Puis le coup final, « Photocopies du billet d’avion de sortie du pays ? ». Il m’a finalement eu, je n’en ai pas évidemment car je ne prends pas d’avion mais rejoins le Népal par la terre. Je dois trouver une parade, je ne peux pas prendre le risque de lui expliquer pourquoi je n’en ai pas car il se fera un plaisir de me dire de revenir demain avec la photocopie du dit billet d’avion sans même chercher à comprendre, sans même essayer de m’écouter. Je dois trouver quelque chose, tout de suite. Je me rappelle alors du dessin animé d’Astérix et Obélix et les douze travaux d’Hercules, où une des étapes est justement d’affronter « la maison qui rend fou », bâtiment rempli de bureaux dans lequel ils doivent obtenir une autorisation quelconque et où ils arrivent à venir à bout de toute la bureaucratie de l’épreuve en la prenant à son propre piège, prétendant l’existence d’un formulaire imaginaire, ce qui a pour effet de gripper le système et d’arrêter le rouage infernal en semant la panique et l’incompréhension dans les bureaux  Je tente ma chance. « J’ai déjà donné ce papier en appliquant pour le formulaire A42 ». Il me regarde avec de grands yeux ébahis, il passe un coup de téléphone. Ca y est je suis cuit c’est sur. Il raccroche, portant toujours cet air  ahuri qui donne une inclinaison très amusante à sa moustache qui penche maintenant plus à droite qu’à gauche, et me regarde d’un air impuissant. Je le tiens !!!! Il est dans le coin du ring, assommé par sa propre procédure, un mur qu’il sait que même lui ne peut pas franchir, il abandonne.  « Ok, tout est en règle » ! Je ne peux empêcher un petit sourire narquois d’apparaitre sur mon visage. Je dois avouer que je suis un peu fier d’avoir gagné ce combat, d’avoir su trouver les faiblesses de mon adversaire et les retourner contre lui… Je suis toujours dans la course…


Ici c’est en fait le bureau de l’ouverture des enveloppes, ce qu’il fait consciencieusement avant de poser l’unique feuille qui s’y  trouve sur une grande pile de documents semblables, sans même lire ce qui y est écrit puisque c’est un autre bureau qui s’en occupe ! Et je n’ai bien sur pas le droit de savoir non plus. Il me donne un nouveau papier avec un nouveau numéro, par lequel on m’appellera dans la prochaine salle dans laquelle j’ai maintenant le droit de me rendre. Ma feuille partira elle d’abord vers le bureau où on lit ces fameuses feuilles et d’où on fera ensuite suivre ce qui y est écrit jusqu’au bureau qui m’appellera alors pour me notifier la décision. Rien n’est simple dans un bâtiment administratif indien…


Au mot décision, je comprends alors que rien n’est joué et que ce qui est écrit sur cette lettre est en fait la sentence donné par le ministère d’hier quant à l’autorisation ou non de me régulariser et de m’accorder une extension de visa. Et s’ils refusent ? Que se passe-t-il ? Ils m’arrêtent ? On verra bien. Je me rends dans la dite salle où je retrouve ceux qui ont réussi à passer l’épreuve du premier bureau. A mon plus grand bonheur, cette salle là comporte quelques chaises ! Très rapidement le bonheur s’en va et laisse place à la peur. S’ils nous ont laissé attendre 5h debout, alors faut-il supposer que s’ils nous donnent des chaises c’est que cela va être plus long encore ? Je me rappelle de mon ami qui m’avait raconté avoir passé trois jours ici l’année dernière pour un même problème sauf qu’il avait en plus perdu son passeport… Je ne préfère penser et encore une fois je me rend humblement face au destin et je décide d’avoir confiance faute de pouvoir faire quoi que ce soit d’autre.


Nouveau bureau, nouveau système. Ici, on vous appelle bien par votre numéro, mais dans le désordre ! Et on saute du 15 au 178, puis on revient au 46 etc. Encore une fois les nerfs sont mis à rude épreuve. Ca dure un moment comme ca, et finalement le 224 ! Ca y est ! Je cours vers le bureau. Je donne mon petit papier avec le numéro mais la dame me le rend sans rien dire et me fait signe de me pousser. Je ne comprends pas ce qui se passe. Je regarde mon papier. Je suis le numéro 225… Et merde…Je me suis trompé. Je retourne m’asseoir…


Il est plus de 20h quand le fameux numéro 225 apparait sur le panneau d’affichage. Je vérifie encore une fois mon papier histoire d’être sur que mon esprit fatigué ne recommence pas à me jouer des tours. Cette fois-ci c’est bon. Je marche doucement vers le bureau, plus besoin de courir, plus envie non plus. De toute façon, il n’ya plus grand monde dans la salle. Quelques dizaines de personnes à vue d’œil. Les autres ont déjà abandonné ou sont déjà passer à la prochaine épreuve.


Quand j’arrive, la même dame que tout à l’heure me tend la feuille qui était dans mon enveloppe scellée où il y a écrit qu’on m’accorde l’extension ! J’ai trois jours pour quitter le pays… Je suis sacrément soulagé même si il va falloir faire vite pour quitter le pays dans les prochaines 72 heures. Je dois maintenant aller faire « valider » cette feuille au « bureau de validation » puis revenir ici. J’ai eu le temps de voir un peu comment ca se passait et je sais que le « bureau de validation » ne consiste en rien d’autre qu’attendre encore au moins une heure pour donner la feuille à un officier surement un peu plus gradé qui va la lire et dire « je valide ». Je décide donc de tenter le bluff. Je fais mine d’aller au bureau de validation et je m’arrête en fait dans une petite cour du bâtiment pour fumer une cigarette. J’ai faim. Je n’ai rien mangé depuis le petit déjeuner de ce matin que j’ai décidément bien fait d’aller prendre. Après ma clope, je reviens au bureau de la dame et lui tend ma feuille à nouveau. Le coup de bluff a marché ! Elle n’y voit que du feu. Et d’un coup, tout va très vite. Elle me demande mon passeport et là je sais que je m’approche du but car pour la première fois on ne me demande pas de photocopie mais bien mon passeport lui-même. Je ne sais pas si c’est bon signe ou non mais au moins quelque chose va se passer… Elle l’ouvre à la page de mon visa pour y apposer un gros tampon rouge « OVERSTAYED » autrement dit « dépassé ». Ca commence mal. Puis un autre tampon. Celui-là est énorme et prend presque une page entière. C’est écrit trop petit pour que je puisse lire de derrière le bureau. Je commence à être sérieusement inquiet. Je la vois compter rapidement sur ses doigts puis elle marque quelque chose au stylo sur le tampon. J’hésite à lui reprendre le passeport des mains mais je me dis que de toute façon c’est trop tard et puis il faudra bientôt que je change mon passeport de toute façon parce que les multiples tampons israéliens m’empêchent maintenant d’aller dans tout les pays arabes excepté le Maroc, l’Egypte et la Jordanie. Elle me rend le passeport sans avoir décroché un mot depuis le début. Peut être n’a-t-elle pas de dents non plus comme le vieux d’hier. Je ne veux pas savoir. Elle me fait signe de me pousser et me montre du doigt un nouveau bureau au bout d’un nouveau couloir. Je me décale et me rue sur la page du visa indien de mon passeport. Il y est écrit que j’ai obtenu l’extension de visa et que je dois quitter le pays au plus tard dans… 20 jours!


 Je ne comprends plus rien mais je m’en fous ! Je suis heureux ! J’ai réussi ! JE NE SUIS PLUS CLANDESTIN !


Je demande alors à un ami de galère avec qui j’ai sympathisé et qui s’y connait bien après 10 ans passés en Inde quel est le but de l’autre bureau vu que j’ai déjà  mon extension et que je n’ai besoin de rien d’autre. Il m’explique que c’est la caisse, là où on paye l’amende… J’avais cru y échapper… Mon esprit fraudeur me rattrape et je me demande ce qui pourrait se passer si je ne paye pas vu que de toute façon, j’ai déjà l’extension sur mon passeport et je quitte le pays très bientôt. Je pose la question à mon ami qui me dit de ne surtout pas faire cela car à la caisse ils me donneront un reçu avec lequel il faudra que j’aille me présenter au « validateur final » qui apposera un nouveau tampon sur mon passeport sans lequel l’extension n’est pas valable. Je me résigne finalement sous les conseils de mon ami avisé et je me présente à la caisse.


Pour payer, on n’attend pas en Inde. Dans ce bureau, c’est VIP : fauteuils en cuir, fontaine d’eau fraiche et j’ai même l’impression de sentir la clim. Je paye. Beaucoup, mais mille fois moins que ce que m’avait demandé le chauffeur de rickshaw escroc d’hier matin. Je me dirige finalement vers LE bureau du « validateur final », le grand gourou du bâtiment, surement quelque sorte de sous ministre ou quelque chose dans le genre. J’ai le cœur qui bat à toute allure malgré la fatigue car je sais qu’après celui-là, je serais peut être libéré pour de bon. Etonnement il n’y a pas de queue pour arriver à ce bureau, le long couloir est quasiment vide et les gens rentrent dans ce bureau à une allure incroyable. Ce qui m’inquiète plus c’est qu’aucun ne ressort. Je vais vite comprendre pourquoi…


Quelques minutes après je suis face au grand manitou ! Celui qui a le droit de vie ou de mort sur tous les pauvres petits sujets qui osent se présenter face à lui. Il me regarde avec l’air hautain dédaigneux et un peu frustré dont tous les semi-hauts officiers du monde sont les rois, relis le tampon sur mon passeport, le reçu de la caisse et puis dans un moment digne des plus grands écrivains surréalistes, fait une petite croix en bas du tampon sur mon passeport, jette le reçu de la caisse derrière son bureau où après une longue journée de travail sont déjà amassés quelques milliers de reçus semblables, prend un post-it sur lequel il fait la même petite croix et me rend le passeport et le papier. « Ca y est ? C’est fini ? » Je ne comprends plus rien et la tête avec laquelle je le regarde doit bien le traduire car il décide de m’en dire un peu plus. Et attention, l’explication qu’il s’apprête à me donner, c’est le bouquet final qui vient clore un marathon de plus de 48h de folie, perdu entre démence et procédures, où l’être humain est sans cesse confronté à ses propres limites et même au delà. Il faut bien se rendre compte que les quelques survivants qui arrivent jusqu'à ce bureau sont dans un état de détresse totale. La notion de temps est dépassée, vieux concept occidental. La notion d’identité aussi à force de tant de numéros qui sont maintenant comme autant de nouveaux noms. Le corps physique est dissout depuis longtemps dans les longues heures d’attentes debout dans les 50°C écrasants d’humidité qui règnent dans le bâtiment. L’esprit lui même commence à accuser le coup, on ne sait plus si il faut vouloir, espérer, ni croire. On arrive donc dans ce bureau dans la plus grande faiblesse physique et mentale. Et c’est là qu’il me dit que le post-it qu’il vient de me donner avec la petite croix qu’il a fait dessus est d’une importance primordiale mais que je peux le garder ou non, ca ne change absolument rien. Puis il me fait signe de sortir, par une autre porte que celle que j’ai emprunté pour entrer. Au départ, je peux à peine bouger. Je suis un peu égaré, je dois l’avouer. Puis machinalement je suis la direction de son doigt, pousse la porte et là je suis dehors ! Dans la rue ! J’y retrouve les quelques personnes qui me précédaient dans le couloir, elles ont l’air au moins autant perdu que moi. Tout le monde fume sans dire un mot et je comprends alors le système de l’entrée/sortie  différente : personne n’oserait rentrer dans le bureau à voir la tête de ceux qui en ressortent. Et puis il y a aussi le risque que l’un d’eux vende la mèche et dise aux autres que le dernier bureau ne sert à rien et que par la même occasion, payer l’amende à la caisse non plus. Il suffirait juste de sortir dès qu’on a eu l’extension et de faire une petite croix soit même en bas du tampon apposé sur le passeport…


Même ayant obtenu ce qu’on a tant voulu, on est tellement éprouvé qu’il est dur de se réjouir. On essaye déjà de se retrouver soi-même et de comprendre un peu ce qu’il s’est passé dans ces deux derniers jours hors de toute réalité normalement concevable. A nous voir dans cet état dans la rue, nous me faisons penser à une bande de drogués qui redescendent d’un trip psychédélique un peu trop fort. Il faut retrouver ses appuis… Le petit vendeur de cigarettes malin installé juste à coté de la porte qui nous regarde en rigolant m’indique que nous ne sommes surement pas les seuls et que tout le monde doit sortir ainsi, je me dis même que beaucoup doivent commencer à fumer après ce genre d’épreuve.  Etonnement même les chauffeurs de rickshaws qui nous attendent juste à coté sont gentils, ils ont presque pitié de nous et pour la première fois de mes voyages en Inde je n’ai pas à négocier le prix qu’il me demande au départ car c’est le prix « normal ». Je ne décroche pas un mot pendant tout le trajet de retour à l’hôtel et je reste obsédé par ce post-it avec la mysterieuse croix dessus. Que dois-je faire ? Le garder ou pas ? Je le brulerai dans la soirée - qui s’avèrera, elle, réellement psychédélique - comme pour exorciser les démons qui m’ont persécutés et qui ne vivent maintenant plus qu’à travers lui. Je suis en règle. Je suis venu à bout de la bête au milles bureaux.J'ai 20 jours pour quitter le pays. Je suis libre et vivant, pour le moment car je suis maintenant sans le savoir, déja prisonnier de Delhi, une bête autrement plus vorace comme je le découvrirai bientôt…

 

Par tomtom - Publié dans : La vie en vadrouille - Communauté : Voyage, découverte et rêverie
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